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Evgenia Saré

7 janvier 2017 - Artistes, Peintures
Evgenia Saré

CV de l’artiste

Saré – ment drôle

Caustique et truculent, ces personnages semblent s’être échappés des romans de Rabelais, évadés des toiles de Jérôme Bosch ou sortis d’un bestiaire fantastique moyenâgeux.Visages en forme de vieille pomme grumeleuse, yeux tombants peinant à s’ouvrir sous le poids de leurs lourdes paupières, nez fins allongés à l’excès, petites bouches carmin aux lèvres pincées et arrondies, et mentons accouplés à de larges cous sans tenus… Ces trognes à la peau claire prennent vie sous pinceau d’Evgenia Sarkisian, appelée Saré.

Si sarcastique soit-il, l’univers marqué de cette artiste arménienne ferait bien vite oublier le raffinement de son art. Saré dépeint la figure humaine à travers des volumes arrondis et massifs en les nuançant d’angles vifs plus délicats, de telle façon que son style s’apparente à un joyeux mariage entre Botero et Lempicka. Sa facture léchée ne laisse nullement entrevoir les coups de pinceaux nécessaires au travail de la matière épaisse et grasse qu’est la peinture à l’huile. Une maitrise technique qui appréhende à la vision des étoffes mais plus encore, à celle des chevelures, traitées en fines mèches ondoyantes. Sa palette feutrée usant des roses poudrées, des marrons glaces, des verts tendres et volontiers ponctuée d’accents rouges vermillons, révèle un savoir de coloriste essentiel pour brosser cette atmosphère singulière. Cette habilité admirable à laquelle s’ajoute un talent indéniable, entraîne l’observateur dans un petit théâtre populaire à la lisière de la fable et du conte… L’éloignant presque des vérités plus profondes d’une réalité loin d’être fantastique.

A.-L. Peressin L’Officiel Galeries

 

 

En attendant le printemps

Par Thibaud Josset,

Univers des Arts No 178, 2015

La galerie Mouvances consacre durant tout le mois de mars une exposition à l’artiste Evgénia Sarkisian, plus connue sous le nom de Saré. Née en 1959 à Yerevan, capitale de l’Arménie, Evgénia Sarkisian est issue d’une formation de scénographe et de costumière dédiée au théâtre et au cinéma, suivie à l’Académie des Beaux-arts de sa ville natale dont elle sort diplômée en 1982. Très tôt repérée par le Théâtre dramatique national Stanislavski, elle y mène avec succès une première carrière de scénographe. Mais passionnée par les arts plastiques dont elle maîtrise de nombreux aspects, entre autres la gravure et la sculpture, c’est dans la peinture qu’elle trouve la liberté créatrice à laquelle elle aspire. Ainsi, c’est en 1991 qu’elle prend la décision de s’installer à Paris afin de se consacrer exclusivement à ce mode d’expression. Principalement exposée en France, au Luxembourg, en Russie et aux Etats-Unis, elle a su conquérir un large public grâce à son univers graphique, techniquement réaliste et thématiquement grotesque, situé quelque part entre l’expressionnisme ironique propre au monde slave du second XXe siècle, et les flamboyances esthétiques des portraits et naturesmortes flamands du Moyenâge occidental. L’importante exposition organisée au coeur de Paris par la Galerie Mouvances est une occasion unique pour le public français de venir faire la connaissance de cet univers fascinant dans un décor particulièrement pertinent.

 

 

LE MASQUE ET L’AME DANS L’OEUVRE DE SARE

Je me propose de juger des hommes et des circonstances de la vie non pas comme un homme politique ou un sociologue mais comme un acteur, d’un point de vue d’acteur. En tant qu’acteur, je m’intéresse avant tout aux types humains, à leur âme, à leur maquillage, à leurs gestes. Cela me contraint parfois à décrire des épisodes qui semblent insignifiants. Pour moi, les détails et les ornements renferment parfois davantage de couleurs, de caractère et de vie que la façade même d’un bâtiment. Fédor Chaliapine Le masque et l’âme

 » Le génie se nourrit de ce qu’il trouve « . Ce dicton s’applique particulièrement bien à la pensée artistique de Saré (pseudonyme de Evgénia Sarkisian) riche d’une multitude de réminiscences de la culture européenne de diverses époques et de divers pays. On y retrouve le couple réel-fantastique présent dans l’oeuvre de l’écrivain romantique allemand E.T.A. Hoffmann chez lequel, selon le poète et philosophe russe Vladimir Soloviev, les personnages fantastiques, en dépit de toute leur étrangeté, ne se présentent pas comme des apparitions venues d’un autre monde mais comme des incarnations différentes de la réalité.  » On y trouve aussi les fantasmagories des nouvelles pétersbourgeoises de Nicolas Gogol. On se souvient que dans le Nez, l’appendice nasal du major Kovalev abandonne le visage de celui-ci se pavane en calèche, le plus naturellement du monde, sur la perspective Nevski chaque jour à trois heures de l’après-midi pour aller rendre des visites, revêtu d’un uniforme de conseiller d’Etat. En recourant au fantastique, l’écrivain est parvenu à donner un coloris particulièrement piquant à son tableau de la société bureaucratique et aussi de la mesquinerie humaine. Il y a là aussi le fantastique cauchemardesque des  » Caprichos  » et des  » Disparates  » de Francisco Goya qu’avaient dans une certaine mesure précédée dans la peinture néerlandaise la  » démonologie  » de Hieronimus Bosch et le réalisme grotesque de la première période de Pieter Breughel l’Ancien. Il y a là la  » mascarade de notre vie d’ici-bas  » des gravures grotesques du peintre français du premier tiers du XVIIe siècle Jacques Callot (formule due à Hoffmann à qui il a inspiré plusieurs nouvelles) et les gravures de François Chauveau représentant la grande fête du  » Carrousel de 1662  » organisée par Louis XIV et la critique  » irrespectueuse « , grinçante, des moeurs du Second Empire contenue dans les lithographies d’Honoré Daumier. Il y a là également les célèbres  » caricatures  » de Léonard de Vinci qui dissèquent avec une vérité artistique implacables toutes les monstruosités imaginables de la physiologie humaine. Qu’est-ce qui a engendré ces oeuvres ? Fait-il seulement preuve d’un esprit de recherche scrupuleux, ou bien trouve-t-on à la source des hyperboles de Léonard, cristallisée dans une manifestation ultime, cette  » conception grotesque du corps  » remontant à la nuit des temps et souvent inaccessible aujourd’hui qu’a formulée le grand critique littéraire russe Mikhaïl Bakhtine? Du corps dans sa perception comique, à la fois tombeau et matrice, qui, toujours à l’époque de la Renaissance, avec un léger décalage dans le temps, a trouvé en littérature, toujours selon Bakhtine, dans le roman de François Rabelais Gargantua et Pantagruel,  » sa réalisation la plus complète et la plus géniale.  » La pensée rabelaisienne, avec son ambivalence, sa force ludique, a influé de façon décisive sur la formation de Saré en tant qu’artiste. Ce n’est pas un hasard si ses premiers pas en art l’ont conduite au théâtre avec lequel, en fonction des aléas des contrats, elle est liée depuis

près d’un quart de siècle. Ce sont en effet les racines communes de la culture populaire du rire qui nourrissent à la fois l’oeuvre de Rabelais et les formes théâtrales nées de rituels se situant en dehors de l’art ou sur ses marges ( » la Fête des Innocents « ,  » la Fête de l’âne  » géorgienne (Keinoba), la tradition du  » rire de Pâques  » en Bohème, les charivaris, les farces, les saturnales romaines, les carnavals, etc.) La négation des vérités triviales, le rejet des  » vaches sacrées  » de tout genre, la rupture avec les conventions sociales, le naturel de l’expression, la liberté d’invention, le droit à la mystification, la possibilité d’enfreindre les canons esthétiques, l’alliance de l’invention la plus extravagante et de la réalité, le caractère hybride des personnages, l’esprit ludique, la farce, la bouffonnerie, l’humour, l’excentricité, tout cela ce sont les éléments constructifs, les moyens d’action sur la conscience des spectateurs qui attirent Saré dans la mécanique carnavalesque du rire. En même temps – et cela est évident à la fois dans l’oeuvre graphique de l’artiste, dans ses monotypes, ses gravures sur verre organique, dans sa peinture et dans sa sculpture, forme à laquelle elle s’est attaquée très récemment- sa conception du monde elle-même est très éloignée de l’optimisme, de l’humeur festive et de la joie sans partage. Les personnages grotesques créés par la fantaisie créatrice de Saré sont les fruits d’une pensée nostalgique née de la crise de la civilisation contemporaine, d’un rejet métaphysique de  » l’absurdité  » du monde et de la condition humaine. Le XIXe siècle avait déjà repensé en profondeur les particularités et les possibilités de la culture du rire ; la force de la négation, le nihilisme, le rire édifiant et cinglant engendré par la satire sont venus remplacer sa force positive et régénératrice et les jeux de la raison sont devenus eux aussi capables d’engendrer des monstres. Le rire de Saré est, lui, irrationnel, il se nourrit de l’existentiel. Bien que le centre principal et même unique des oeuvres de l’artiste soit immanquablement êtres humains, les hommes et les femmes, ceux-ci se présentent pour la plupart devant nous à la lumière du sarcasme, de la farce tragique, de l’ironie amère ou triste.  » La comédie humaine « , voilà la trame de toute l’oeuvre de Saré. Quel que soit le caractère fantastique, monstrueux, de ses personnages (qui évoquent ces rois et ces reines choisis,  » pour rire  » lors de la fête flamande du  » Roi de la fève « ), chacun d’entre eux, grâce à une observation aiguë de la réalité, est représenté avec un sens sûr de la psychologie, avec sa personnalité propre. Ce sont là des portraits, des doubles portraits, des portrait de groupes. Les situations, les relations sont convaincantes, les gestes, les mimiques justes. Le grotesque, en dépassant l’apparence, fait inopinément ressortir les caractères typiques. Mais c’est bien sûr, on connaît tous ces gens là, voici un parent proche, un collègue, un voisin de palier, un ami, une connaissance un passant, ou peut-être même vous, vu par les yeux de Saré.

Chaque oeuvre de l’artiste, que ce soit une estampe ou une huile, est relativement indépendante, autosuffisante. Mais une fois alignées -ce n’est pas un hasard si Saré les regroupe en cycles- elles constituent une sorte de montage d’intermèdes reliés entre eux par un projet commun, une unité de choix esthétiques et de construction artistique. Le temps est absent des compositions de Saré : hier, aujourd’hui, demain ? A quoi bon préciser, alors que cela a toujours existé, existe et existera toujours. L’espace est lui aussi conventionnel et théâtral. L’artiste représente devant nous sur une avant-scène le monde absurde, étrange et burlesque de son inépuisable imagination. Le lieu de l’action ? N’importe où, cela peut se passer en France, en Russie, en Arménie, partout. En effet, les  » contemplations du chat Murr  » (l’un des personnages préférés de Saré, revu et corrigé à sa manière), l’esprit petit-bourgeois, les conventions sociales, le sens commun, la vulgarité, la fourberie de toutes sortes, la tartuferie, l’hypocrisie, dont l’artiste révèle le caractère indestructible, n’ont pas d’appartenance nationale ni de délimitation géographique. Il y a beaucoup de points communs aux personnages qui apparaissent devant nous dans la ronde

bouffonne de Saré, ils se valent tous et leur nombre est incalculable. Et cet uniforme bouffon qui, telle une armure, affuble (enserre, corsète) tous les personnages des oeuvres de Saré revêt toutes les formes possibles, faisant écho à la sérigraphie initiée par le pop-art, bien loin de cacher la similitude, l’unité morale et psychologique de leur nature, leur caractère vivace et universel ne fait que l’amplifier et la mettre à nu. L’obstination avec laquelle l’artiste tourne et retourne dans l’espace suffocant du cercle strictement délimité et d’un grotesque impitoyable de ses gravures ou de ses toiles témoigne dans une certaine mesure, même sous une forme voilée par l’ironie et le scepticisme, du conflit qui oppose Saré à son environnement, à son temps. Cependant, à la différence de la bacchanale satanique de l’anti-art post-moderne dans toutes ses manifestations, l’attention appuyée et que manifeste Saré envers la face cachée de l’homme (dans laquelle apparaît peut-être une dose de coquetterie, un  » jeu de perles de verre  » à la Hermann Hesse) ne manifeste absolument pas un rejet total du monde. Une telle mentalité est absolument absente de la nation à laquelle appartient Saré, elle est étrangère à la conception du monde qui régit la culture arménienne. Elle est également incompatible, selon les paroles de l’écrivain russe Mikhaïl Prichvine, avec les  » noyaux éthiques  » de la grande littérature russe du XIXe et de la première moitié du XXe siècle qui, à côté de la littérature arménienne, a beaucoup contribué dès l’enfance à déterminer l’évolution intérieure de Saré, exerçant plus tard une influence notable et peut-être même décisive sur la formation de ses passions artistiques. Et sur ce plan, un rôle crucial revient aux écrivains de la deuxième génération de l’avant-garde russe appartenant à la Société de l’Art réel (Obériou), et en premier lieu à cet  » original  » de Daniil Harms,  » authentique écrivain de l’absurde « . La personnalité de Sarés s’est formée dans la période la plus dure de la  » stagnation brejnévienne  » qui a précédé l’effondrement de l’Etat totalitaire soviétique. C’est dans cette société qu’elle a faite ses études (à l’Institut des arts du théâtre d’Erevan) et qu’elle a vécue jusqu’à son départ pour la France en 1991. C’est pourquoi il nous semble que pour elle, le plus important dans l’oeuvre des  » Obérioutes  » et d’écrivains proches de ceux-ci comme Mikhaïl Zochtchenko et Mikhaïl Boulgakov était leur condamnation courageuse d’une société d’où toute liberté était absente, où les relations sociales n’étaient qu’un faux-semblant, la vie de tous les jours absurde, leur dénonciation de la montée de l’ignorance, de la grossièreté, de l’absence de spiritualité. L’essentiel, c’est qu’ils avaient ouvert une fenêtre au non-conformisme, permettant de respirer l’air pur de la liberté de pensée et d’expression en dépit de toutes les entraves. C’est la lecture passionnée des oeuvres pour enfants de Harms, débordant d’invention, de mystifications et d’humour, qui avait déjà préparé Saré à la pratique de l’allégorie dans laquelle les  » Obérioutes  » étaient passés maîtres et qui s’est avérée intrinsèque à son style, étant la seule apte à incarner pleinement sa réflexion philosophique. Si caustique que soit l’ironie, touchant parfois au sarcasme, que manifeste l’artiste à l’égard du genre humain, elle est pourtant incapable d’anéantir ce sentiment profondément caché de sympathie à l’égard des  » petites gens  » dont l’a dotée la nature et qui a été développé par l’éducation et l’instruction. Dans les occupations étranges, illogiques, allant parfois jusqu’à l’absurdité totale auxquelles se livrent les héros des oeuvres de Saré, se faufile parfois çà et là de façon paradoxale un sourire bienveillant, on perçoit des notes touchantes, mélancoliques, la satire devient compassion envers l’homme, attention envers les profondeurs crépusculaires de sa psyché et soudain on entrevoit une ombre de sentimentalité ou même de tendresse. Que l’on ait à faire à une gravure, à un monotype ou à une huile, l’ambivalence de la position

de Saré apparaît avant tout dans la plastique même, extrêmement caractéristique. En même temps, dans ce jeu de sens, une importance particulière revient à la maîtrise du détail cultivée par l’artiste et à la fusion extravagante,  » mythologisée  » du personnage avec les objets inanimés et les éléments végétaux.. La construction du monde des couleurs joue également un grand rôle, qui apparaît particulièrement dans les monotypes ; le raffinement de la gamme pastel, la transparence des nuances effacent en quelque sorte le caractère originel grotesque, parodique, de tel ou tel personnage, l’humanisent. Saré obtient le même  » résultat  » sémantique dans les gravures sur verre organique grâce à une douceur et un velouté particulier du crayon, une recherche de la finesse du trait. Ses dons et cette application au travail sans laquelle toute réalisation artistique est impensable, l’ont empêchée de s’égarer dans le kaléidoscope des phénomènes et des formes qui pullulent dans l’art contemporain et, bien plus, elle a su se manifester comme une artiste brillante et originale. Il n’y a aucun doute qu’elle a été aidée en cela par une heureuse circonstance : dès l’enfance, l’artiste a vécu en alternance en Arménie, en Russie et en France. Elle s’est ainsi nourrie  » dès le berceau  » de l’expérience multiforme de la culture européenne qui, fait remarquable, n’a pas anéanti en elle la veine créatrice et l’a même menée, dès ses premiers pas, à tracer nettement les contours de sa personnalité artistique aujourd’hui facilement reconnaissable et inimitable. L’exposition personnelle qui a eu lieu récemment à Erevan des oeuvres graphiques de Saré, qui semble avoir repris des mains du grand graphiste arménien Vladimir Aïvazian le flambeau de la culture artistique et de la maîtrise professionnelle, a été une véritable étape pour elle. Saré est au seuil de la maturité et il serait vain d’avancer des hypothèses sur son évolution future. A l’évidence que celle-ci dépendra de la décision de l’artiste de maintenir dans le même plan sémantique son dialogue mutuellement corrosif avec le monde environnant ou de rompre le cercle vicieux d’une opposition stérile. Nora Armani, dans son remarquable cycle de poèmes en prose dédié à Saré, qui pénètre au coeur même du monde de l’artiste, émet l’idée selon laquelle, comme le Phénix, elle renaîtra de ses cendres dans une incarnation nouvelle. Quant à nous, il nous reste à souhaiter qu’à côté des noms glorieux d’Edgar Chain, d’Akop Gurdjian, de Carzou, de Jansem, de Levon Toutoundjian et de beaucoup d’autres peintres français d’origine arménienne, celui de Saré parvienne à se dresser de toute sa stature.

Ellen Gaïfedjian Critique d’art Traduit du russe par Michèle Kahn

Une fantaisie sarcastique

Saré dévoile son univers tragi-comique à la galerie 88

La Galerie 88, au 4 de la rue de la Louvigny à Luxembourg, nous offre depuis plus de 20 ans la possibilité de découvrir l’originalité et l’inventivité des artistes des pays de l’Europe de l’Est. Actuellement, ses cimaises sont investies par une monde fantastique et caustique où ce côtoient des personnages féminins et masculins qui frisent le grotesque, celui né de l’imaginaire d’Evgenia Sarkisian, dite Saré. Née en 1959 en Arménie, l’artiste est diplômée de l’Ecole des beaux-arts d’Erevan est s’est installée à Paris en 1991 où elle vit et travaille. Elle semble de revisiter sous son pinceau l’univers des contes et des légendes de notre enfance et, en même temps, la peinture médiévale septentrionale. Ses dames fort élégantes mais au physique peu avenant tiennent autant de la princesse virginale que de la vielle fille revêche et ingrate. Les corps déformés, les nez camus, les ports et attitudes incongrus souvent couplés à des attributs et autres montures grotesques que Jérôme Bosch n’aurait pas reniées, nous laissent à penser que Saré développe sur la toile tout son potentiel caustique.

Nous ne pouvons nous empêcher de sourire devant une créativité aussi jubilatoire. L est évident que l’artiste puise son inspiration dans celui des contes mais également dans la vie quotidienne. Ce vocabulaire allégorique est palpable et Saré touche du doigt à l’absurdité du monde par le biais de personnages qui nous évoquent ceux qui s’égaillaient dans les kermesses et autres noces immortalisées par les grands maîtres flamands.

Cependant, que de tendresse dans les huiles de Saré, que de mélancolie aussi! Sous leur allure de gnomes facétieux, les êtres de l’artiste nous jettent des regards très profonds, nostalgiques et langoureux. En cela, ils en deviennent vite fabuleusement attachants. Si l’artiste déboulonne les codes de beauté, elle ne tombe en aucun cas dans le caricatural. Sa touche comme sa pratique de l’huile dénotent un talent et une hardiesse remarquables. Rien n’est mièvre, tout est cinglant, fin et spirituel chez Saré. Elle convoque sur la toile une autre humanité que la nôtre, vue comme dans le reflet d’un miroir déformant. Mais en grattant le vernis, il nous apparait d’étranges correspondances avec notre propre réalité. Sous la dentelle, les rubans et les froufrous, avec humour et esprit, l’artiste nous taquine gaillardement et c’est rafraîchissant.

Par Nathalie Becker «Luxembourger Wort» N 156 8 juillet 2010

Saré

Une inspiration débridée

La mine à la fois désabusée et cocasse des personnages de Saré nous laisse parfois rêveurs, parfois inquiets. Il règne en effet dans ses oeuvres une ambiance étrange entre songe et réalité qui peut dérouter et séduire dans le même temps.

Le grotesque des attitudes et visages rappelle certaines caricatures datant du Moyen Age ou la fantaisie des illustrations ornant les contes et légendes de notre enfance. Le style atypique de Saré nous transporte dans u univers ludique où la raison semble perdre la bataille au profit d’une poésie savoureuse. C’est ainsi que des petites vieilles ailées se trimballent à califourchon sur des dindes, s’habillent comme des petites filles sages ou se coiffent de chapeaux extravagants. Le regard mélancolique, un peu absent, elles se tiennent bien droites dans leurs vêtements raffinés, ravissants avec leurs mains et leurs pieds délicats. L’on devine la jubilation créative de l’artiste qui a présidé à leurs existences picturales, au travers de leurs attitudes pittoresques. Peu à peu, on se familiarise avec les activités insolites de ces créatures singulières qui évoluent sous nos yeux, décrivant une population ambiguë, qui pourtant nous fait nous souvenir de personnes bien réelles faisant partie de nos connaissances… Saré a créé une esthétique où le lyrisme côtoie le baroque en toute complicité avec pour médium une pointe d’humour bienvenue. Dans ses peintures, le sérieux se mêle avec bonheur au sourire avec pour toile de fond une inquiétude latente. Avec sa petite folie douce, l’artiste raconte les tensions et les joies d’une humanité parallèle qui comportent des ressemblances frappantes avec la nôtre.

Née en Arménie, Saré vit et travail à Paris depuis 1991. Elle a acquis la nationalité française et expose régulièrement. Son parcours en dehors des modes et des courants contemporains, témoigne d’un caractère authentique et indépendant. Loin de vouloir séduire ou céder à l’actualité, Saré travaille, laissant libre cours à ces inspirations débridées, et cela, pou notre plus grand plaisir.

Françoise de Céligny UNIVERS DES ARTS Novembre 2008 N 136

C’est avec un grand plaisir que j’ai répondu à la demande de Hovannes Sarkisian, ancien conseiller culturel à l’Ambassade d’URSS en France, mon homologue donc à l’époque, de présenter à l’Union des Peintres d’Arménie, i’exposition de sa fille Eugenia, dite Saré. Née en 1959 en Arménie, diplômée de l’Institut National des Beaux-Arts de Erevan, Saré vit et travaille à Paris depuis 1991. Elle a acquis la nationalité française. Ses oeuvres font partie de plusieurs collections particulières et des musées.

Dans cette oeuvre, ainsi que l’écrit Jane Toussaint, Présidente du Salon « Figuration Critique », chaque trait est vif, incisif, voire féroce… Les personnages semblent figés, pourtant, lorsqu’ils ne sont chauves, la fantaisie explose dans leurs coiffures ou leurs vêtements… Ils sont grotesques, mais toujours une touche de raffinement atténue le désespoir et l’angoisse. Pour ma part, j’ai été frappé immédiatement par des réminiscences de Jérôme Bosch dont les êtres monstrueux évoquent tour à tour la folie, le péché et la mort. J’y ajouterai, chez Saré, un sens de la caricature qu’on trouve chez Daumier.

Bien sûr, je ne suis pas expert en art graphique. Mais je m’interroge sur l’origine – j’allais dire « génétique » ?-de cette inspiration où la causticité est celle d’un regard qui sait avant de voir. Me risquerai-je à dire qu’une enfance et une jeunesse soviétique ont peut-être instillé en elle l’écho de certaines interrogation fondamentales : imagination foisonnante sur un au-delà qui, sans être celui de Bosch, était celui, tout aussi omniprésent, du rideau de fer ; nécessité de l’autodérision dans un espace où la seule liberté était intérieur ; refuge de l’imaginaire pour s’abriter des couleurs grises est sourdes du quotidien ; attirance pour l’ésotérisme comme un parfum d’interdit ; par la suite désillusion, peut-être, sur l’au-delà du mur, cet occident qui, dès qu’on y pose le pied, devient un paradis perdu ; en définitive le côté inquiétant de l’homme, partout égal à lui-même : grotesque et tendre, poète effroyable… Les tableaux de Saré me parlent d’un monde qui ne s’est pas encore reconstruit sur les débris du totalitarisme. On la remercie toutefois d’y mettre un peu d’humour.

J’en veux pour preuve le titre qu’elle a choisi pour cette exposition : « Encombrements », emprunté à son amie poétesse Nora Armani : « Par suite d’encombrements, votre vie ne peut aboutir. Veuillez renaître ultérieurement».

Henry CUNY Ambassadeur de France en Arménie

Ma seule motivation à peindre c’est le plaisir que j’en retire. Je me sens bien avec mes personnages, qui sont doux, gentils, coquets et surtout très humain. Je travaille toujours, même quand je n’ai pas le crayon ou le pinceau à la main, chaque regard, chaque mouvement, chaque parole, chaque passant tout ce qui m’entoure rempli ma tirelire de peintre. J’épure le personnage, j’enlève la méchanceté, l’amertume, le voile gris des tracas quotidiens, et ils continuent leur vie sur mes tableaux dans la sérénité et le bonheur. Saré

Un monde fantastique peuplé de personnages tout à la fois proches de la caricature et présentés dans leur vérité dérisoire. Critique, féroce souvent, qui se rattache par l’esprit à bien des artistes des siècles passés. Privilège du créateur que de pouvoir ainsi exprimer par le trait, l’image humoristique, plaisante ou terrible, des ses semblables. Galerie de portraits remarquablement gravée par Saré, au tracé évocateur et fin où la lumière fait ressortir les parties sombres de l’oeuvre. Visages au nez démesuré, têtes coiffées de chapeaux surmontés de ville, ridicule danseuse sur les pointes, accessoires excentriques, un vrai régal tragi-comique révélateur du talent de cet artiste d’origine arménienne vivant à Paris depuis plusieurs années.

Nocole Lamothe Univers des Arts N°90

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